lundi 12 novembre 2012

B comme Bardes

"Qu'est-ce que la poésie? Une pensée dans une image.", Goethe.



L'automne est aussi la saison des poètes, celle des graines de poètes. Bien que donnant la priorité à la pratique orale, mon cours de langue ces dernières semaines a été l'occasion d'envisager l'écrit sous une forme moins traditionnelle et plus créative: celle de la poésie. J'affectionne tout particulièrement l'Art sous toutes ses formes et encourage l'utilisation de pratiques artistiques en cours de français; activités qui remportent toujours un vif succès et finissent par porter leurs fruits. Ainsi, après l'étude d'un extrait du film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain (Amélie pour les intimes) et d'un poème de Jacques Prévert ("Jacques Pervers" selon mes adolescents) visant à dégager les principales caractéristiques du genre; mes élèves, grands débutants qui n'en sont qu'à 100 heures environ d'enseignement du et en français, se sont révélés très inspirés. Je leur ai donné une consigne de travail à la maison assez floue afin de ne pas freiner leur créativité. Je leur ai donc laissé le libre choix du support et du sujet en les invitant néanmoins à réemployer les contenus (lexique et formes verbales) étudiés depuis le début de l'année, pour rédiger un poème en vers ou en prose. Plusieurs critères entreront donc en jeu dans l'évaluation de leur devoir afin de noter à la fois le fond et la forme. Mes apprenants restent néanmoins assez timides et ne souhaitent pas réciter leur texte devant une audience, même celle formée par le groupe classe (ce qui m'aurait permis d'aborder la question de la prosodie, mais tanpis) ni voir leurs travaux, au plutôt leurs oeuvres,  exposées sur les murs de la salle de classe et encore moins dans les couloirs du lycée ou sur la toile. Je me permets cependant de publier à leur insu quelques morceaux choisis anonymés mais non corrigés, ainsi qu'une photographie de quelques productions où même les fautes d'orthographe en deviennent poétiques ("le chad" pour "le chat" mais qui se lit "Tchad"):



"J'habite où on m'aime,
En Chine ou en Bohème
Je joue de la guitare,
Ils disent que je suis bizarre."


"Tous savent qui je suis,
J'ai beaucoup d'amis.
Je ne comprends pas l'amour
Mais je le cherche tous les jours."



"Grèce et Bulgarie, mes deux pays

Chaque année
Quand vient l'été,
Je vais en Grèce
Avec allégresse.

Quand vient l'automne,
C'est le temps des pommes.
Je retrouve la Bulgarie,
Ma maison chérie et tous mes amis.

J'aime faire du sport avec eux.
A l'école aussi je suis heureux.
Tous les jours j'apprends.
C'est intéressant."



"Aujourd'hui j'ai appris
Qu'il faut écrire son devoir
Pour ma professeur jolie
Quand je vais la revoir."


"Je vais dire un secret:
Je suis amoureuse.
ça a été un coup de foudre.
Comment ça? 
Je ne sais pas!"

Illustration: Exemples de productions d'apprenants
Source: Photographie personnelle



Nous avons tous ensemble préparé le terrain qui me semble fertile et qui annonce de belles saisons. Nous en sommes encore au stade de l'initiation, de la germination. Mais leur croissance va se poursuivre l'hiver durant et j'ai grand espoir qu'au printemps leurs esprits effervescents bourgeonnent et offrent une prolixe éclosion de poésie, bouquets de fleurs que j'aurais plaisir à vous offrir.

dimanche 11 novembre 2012

B comme B&B

J'irai dormir chez vous


Ceux qui me connaissent savent, pour en avoir fait les frais, que mon sport préféré est le surf de canapé ! (Couch surfing en anglais). Que ce soit pour un séjour en France ou à l'étranger, mon organisation avant le départ se limite très souvent au simple achat de billets. Pour l'hébergement, je suis très souvent invitée. Je profite d'ailleurs de cette tribune pour remercier tous mes amis, simples connaissances ou parfaits inconnus pour leur hospitalité et leur souhaite à leur tour, un bon voyage! 

Cette année, la tendance s'est inversée puisque la squatteuse est désormais squattée. Je suis passée du statut de réfugiée politique à celui de maîtresse de maison et après des années de campement improvisé je peux enfin goûter au plaisir d'accueillir des invités. Et bien que débutante dans ce rôle d'hôte, je sais recevoir ! Idéalement situé et desservi par les principales lignes de trolley et de tramway, l'hôtel Chez Brigitte vous propose de nombreux services: concierge (réception et consigne à bagages!) 24H/24, ascenseur ambiancé, salon spacieux avec canapé double convertible confortable et balcon offrant une vue imprenable sur la capitale. Salle de bain commune mais accueil personnalisé ! Pyjama, draps de lit et serviette de toilette fournis. Apéro et petit déjeuner inclus. Qu'attendez-vous pour réserver dès à présent votre séjour Sofiote !?

Illustration: Mise en garde
Source: Photographie personnelle
Ainsi, depuis mon installation à l'appart, j'ai déjà logé une dizaine de visiteurs, et certains ont déjà leurs petites habitudes chez moi vu le nombre de nuitées passées à Lagera (n'est-ce pas Ана?). Je dois bien avouer qu'il est loin d'être désagréable d'avoir quelqu'un qui vous souhaite une bonne nuit  au moment du coucher (ou plutôt du lever du jour) et vous prépare votre café noir au réveil ! Et encore moins quand on rempli votre frigo ou qu'on vous offre une bouteille de vin. Mon accueil est toujours chaleureux voire torride ! J'étais pour ma part chargée ce weekend de servir le petit déjeuner mais oubliés dans le four, mes croissants "français" ont fini carbonisés ! Dans chaque pièce il y a des messages à l'intention des "surfeurs": numéros utiles, instructions pour se déplacer, notices d'utilisations, plans de ville et recommandations d'endroits à visiter et mots de remerciement rédigés à la hâte sur un bout de papier.


Mes voisins ne sont désormais plus étonnés de tout ce va et vient sur le palier et de tout ce remue-ménage dans l'appartement. Mon concierge est bienveillant et content d'être aussi souvent sollicité pour garder les sacs à dos en lieu sûr ou remettre les clés à mes "clients". Je soupçonne même qu'il exécute la lourde tâche qui lui est confiée avec une secrète fierté. Chaque nouveau visage qui se présente pour déposer ses affaires ou récupérer mon trousseau de clefs est une occasion pour lui d'offrir son plus beau sourire et d'engager une agréable conversation, bien que limitée par son ignorance du français. Cette nouvelle responsabilité de réceptionniste lui permet de rencontrer de jeunes français et d'avoir sans doute des anecdotes à raconter lors du prochain dîner !

Pour ma part, je n'ai pour l'instant été hébergée que par une seule lectrice, mais je compte bien rendre visite aux autres lecteurs de Bulgarie dans leurs villes respectives. Pour mes collègues expatriés qui me lisent, le message est passé. Soyez préparés, je risque de débarquer très prochainement pour profiter d'un weekend touristique à moindre frais. J'achève donc ce billet en vous disant à très bientôt. Néanmoins une question subsiste: chez toi ou chez moi !?

jeudi 8 novembre 2012

B comme Baroudeur

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Namaste! Je consacre ce billet à mon ancien collègue de travail et ami parti à la découverte de l'Asie. Après avoir visité la plupart des pays d'Europe, il part une nouvelle fois, sac sur le dos et appareil photo en main, vers de nouveaux horizons mais plus à l'Est du globe cette fois-ci. Son projet initial était un tour du monde en solitaire mais finalement son budget lui permettra seulement d'arpenter le continent asiatique. Si vous aimez les récits de voyage et que vous souhaitez suivre les aventures de ce jeune français, je vous conseille la lecture de son blog mis à jour régulièrement, même au sommet d'une montagne de l'Himalaya, dans lequel il publie des billets illustrés de splendides photographies dont il a le secret ou plutôt le talent.

Bonne lecture et bon voyage!

mercredi 7 novembre 2012

B comme Barack

A tout cassé


Les Etats-Unis à l'heure du vote. Le monde entier à l'heure du doute. 
Et je me souviens. Elections présidentielles de 2008. C'était un mardi de novembre, j'étais étudiante en khâgne (ou Première supérieure, deuxième année de CPGE littéraire) et j'avais séché un cours pour attendre les résultats. Le verdict avait fini par tomber, le suspense par retomber. L'Amérique venait d'élire le premier président noir de son Histoire. J'étais émue. Encore plus lors de la cérémonie d'investiture du nouveau président (ou plutôt d'intronisation du nouveau roi du monde.) à l'écoute du serment et du discours dont je n'avais pas perdu un seul mot. J'avais encore à cette époque (car il s'agit bien d'une époque, celle de mes années prépa) de très fortes convictions; les cercles politiques empiétaient largement sur ma sphère privée. J'étais indignée, avant même que l'ouvrage best-seller ne nous invite à l'être. J'ai aujourd'hui tendance à me résigner. 

Ce qui ne m'a pas empêchée d'être préoccupée par cette élection Outre-Atlantique que j'ai suivi de très près via les médias traditionnels, radio et presse du monde francophone et anglophone, et les nouvelles formes de diffusion de l'information comme les réseaux sociaux qui relayaient les résultats des dépouillements par états à intervalles réguliers. Cette nuit de mardi à mercredi a été longue, j'ai eu du mal à trouver le sommeil et je guettais le tweet "salvateur" de l'équipe de campagne du président sortant. J'ai fini par m'endormir dans l'incertitude et l'angoisse la plus totale mais j'ai eu une bonne nouvelle à mon réveil. 

"Four more years" (Quatre ans de plus) annonçait le profil Facebook du candidat réélu. Satisfaite, je me suis empressée de partager ma joie avec les contacts que je savais comme moi intéressés voire extrêmement préoccupés par le sujet, commentant les statuts de mes amis, américains pour la plupart. Je ne savais pas si je devais me réjouir de l'issue de ce scrutin, mais en tout cas, j'étais soulagée et c'est le coeur léger que je suis partie travailler. Etant expatriée à nouveau cette année, je ne peux pas dire que je me sente désormais citoyenne du monde, car le concept reste selon moi trop abstrait, mais je doute à présent que mon appartenance politique soit toute entière constituée par la politique du gouvernement français. Je me sens intimement concernée par les dires, décisions et faits et gestes des instances européennes et internationales, qui imposent sur moi leur autorité. C'est motivée que je suis sortie affronter le froid matinal et avec le sourire que j'ai bravé mon éprouvante journée. Monsieur Obama a quant à lui des défis bien plus importants à relever qu'être habilité aux fonctions d'examinateur-correcteur du DELF, et je lui souhaite bien du courage !

dimanche 4 novembre 2012

B comme Bouteille

Avec des si on mettrait Sofia en bouteille


Illustration: Bidon d'eau minérale
Source: Gorna Bania !
 Photographie personelle
Je prends certes l'ascenseur, mais j'ai ma séance de sport hebdomadaire quand vient le moment de me ravitailler en eau potable. "Mon partenaire minceur" n'est pas un litre de Contrex mais 11 litres de Gorna Bania, eau minérale locale. Ma consommation se limite à un bidon par semaine, que je transvide dans un pichet.


Je vous rassure, mon appartement n'est pas si vétuste que cela et dispose d'une arrivée d'eau bien que je préfère ne pas la boire. Vu le nombre de bidons vides trouvés à mon arrivée, je pense  pouvoir deviner que l'ancienne occupante des lieux préférait elle aussi l'eau de source... fiable. Ces récipients m'auront cependant été utiles les premières semaines quand ma chasse d'eau était hors-service. Il est donc courant ici d'acheter d'énormes quantités d'eau à l'épicerie de quartier (ou au supermarché si dans le cadre de votre programme de remise en forme, vous préférez porter cette lourde charge sur une plus longue distance) et j'ai remarqué que la plupart de mes voisins pratiquent ce rituel. Peut-être que chez eux aussi, un filet d'eau jaunâtre s'écoule du robinet. Quand il s'agit de faire la vaisselle ou de prendre une douche, ça va encore, mais je redoute une forte teneur en plomb dans l'eau de boisson (à ce sujet, mes retards de développement psychomoteur s'expliquent sans doute par mon enfance dans un HLM !!). Mon concierge m'intercepte souvent et réquisitionne mes bidons vides qu'il utilise pour l'arrosage des plantes, ce qui m'évite de les jeter à la poubelle.
On peut également se réapprovisionner gratuitement en eau minérale en plein coeur de la capitale où des fontaines publiques situées près du bâtiment des bains publics sont quotidiennement fréquentées par la population. Il y a en effet de nombreuses sources dans la région et la Bulgarie propose plusieurs marques d'eaux minérales gazeuses ou non, la plus réputée dans tous les Balkans étant la Devin. 




Illustrations: Fontaines et Bains publics de Sofia
Source: Photographies personnelles

Quand on n'est pas chez soi, il est très facile de se procurer de l'eau, une bouteille de 50 cl coûte environ 60 stotinki (soit 0.30€). Au restaurant, il vous faudra commander une bouteille d'eau, car si en France un plat s'accompagne très souvent d'une carafe et d'une panière, il vous faudra en Bulgarie (comme dans la plupart des pays européens que j'ai visité) payer un supplément pour l'eau et le pain.

Loin de moi donc la menace d'une intoxication ou pire, d'une déshydratation. Ma seule préoccupation à ce jour reste la question du recyclage de toutes ces bouteilles en plastique. Il y a bien à chaque coin de rue des conteneurs de différentes couleurs destinés à recevoir les emballages en papier, en verre ou en plastique, mais tout s'y retrouve mélangé et peu de gens trient réellement leurs déchets. Afin de soulager ma conscience écologique et de faire "un don de charité", je préfère boire une bière et j'offre ma canette de verre vide au "Pikmin" (1) qui me la réclame.  Les bouteilles en verre sont en effet consignées et des personnes souhaitant en tirer quelques levas arpentent les rues et les jardins publics de la ville, sac plastique en main, ratissant les pelouses ou fouillant dans les poubelles. La soif (ou l'alcoolémie) des uns, fait la fortune des autres !

(1) Note: Allusion à la créature mi-animale, mi-végétale du jeu vidéo du même nom chargée de dépolluer la planète.

B comme Balade

...N'importe qui et ce fut toi
Et je t'ai dit n'importe quoi...


Depuis quelques semaines, je renoue avec le rituel de mon enfance. Souvent le dimanche, après le repas de famille (je déjeune désormais dans ma patrie d'adoption avec ma famille bulgare de coeur) et si la météo le permet, j'aime me promener seule ou accompagnée, dans le quartier ou de préférence dans le coin de verdure situé à proximité . Cette promenade dominicale n'ayant d'autres buts thérapeutiques que celui de faire le vide, de s'oxygéner et éventuellement de digérer et de brûler quelques calories si le déjeuner était copieux. J'aime m'asseoir sur un carré d'herbe ou un banc public et observer les gens: les passants qui sont au téléphone ou bien ceux au bout d'une laisse; les enfants qui hurlent, courent, sautent, grimpent, tombent, pleurent, se relèvent et rigolent;  les mendiants et leur flûte à bec ou simple cigarette au bec. J'adopte souvent le regard du photographe ou celui de l'ethnologue et je tâche de définir au mieux qui sont ces autres qui affectionnent comme moi cette sortie familiale, en amoureux ou en solitaire, sans destination aucune et sans autre fin qu'elle même. Aujourd'hui au parc, je ne griffonnais ni dans un carnet ni au dos d'une carte postale mais je laissais de côté mes vieilles habitudes pour adopter les us et coutumes de la génération Y. J'étais donc à la mode, écouteurs sur les tympans et pouce en hyperactivité sur le clavier tactile de mon smartphone. Je ne lisais pas mon fil d'actualité sur Facebook mais l'actualité tout court, en écoutant une symphonie du nouveau monde et pourtant d'une époque révolue. Mais d'un point de vue extérieur, je me fondais dans le décor, pareille à une jeune femme tendance (ou plutôt à une adolescente vu mon physique) bien dans son temps.



Illustration: Un dimanche au parc, Borisova gradina, Sofia
Source: Photographie personnelle


Je vaquais paisiblement à mes calmes mais captivantes occupations et n'étais donc pas ouverte à la discussion, mais c'est pourtant ce moment inopportun qu'a choisi un passant pour engager le dialogue, m'obligeant à retirer les fils qui pendaient à mes oreilles. M'offrant son plus beau sourire, loin d'être éclatant, je laisse l'homme me débiter son discours avant de lui lancer mon habituel "не разбирам" ("Je ne comprends pas") échantillon lui indiquant que je suis étrangère mais ne lui permettant pas pour autant d'identifier à la première écoute ma langue maternelle. Ce monsieur aux cheveux poivre et sel se concentre longuement en fronçant les sourcils avant de bégayer son meilleur anglais. A l'écoute de son débit de parole très lent et entrecoupé de bruits de bouche et à la vue de ses mimiques faciales très expressives, une métaphore me vient à l'esprit. J'imagine les mots en langue étrangère tels des livres abandonnés depuis des années sur la dernière étagère d'une bibliothèque. Il faut d'abord se rappeler où on les a rangé, puis fournir un effort pour les attraper. Ils ne se laissent pas saisir facilement et sont sens dessus dessous formant des piles à l'équilibre incertain. Le désordre alphabétique règne. Ouvrages en langue française, littérature américaine, auteurs hispanophones, grammaire allemande,... l'oeil et le cerveau doivent décrypter l'inscription sur la tranche et sélectionner les bouquins ou chapitres dont on a besoin, dans le bon ordre. Un geste de la main viendra ensuite ôter peu à peu la poussière qui recouvre la couverture, laissant apparaître syllabes par syllabes, le titre. Et parfois, cette redécouverte de trésors oubliés donne envie de poursuivre la lecture et de se plonger tête la première dans le roman ou tout au moins dans la table des matières ou le prologue.



Illustration: Monument de l'Armée soviétique,
QG des rollers skateurs

Source: Photographie personnelle
Il me questionne donc, non sans effort vous l'aurez compris, sur mes origines et les raisons de ma présence à Sofia avant de sortir de ses poches une poignée de boulons et d'écrous et de m'expliquer qu'il sort à l'instant de la quincaillerie. Puis il me confie pendant de longues minutes qu'il préfère réparer et recycler les choses plutôt que d'en acheter de nouvelles mais qu'il n'arrive pas à faire entendre raison à ses enfants qui sont de véritables panier percés captivés et captifs de cette universelle, mais quelque peu nouvelle pour la Bulgarie, société de consommation. Je fais l'erreur de me montrer intéressée par son récit et par ce déballage d'outillage et ce dernier me propose alors  à plusieurs reprises de l'accompagner chez lui où il pourrait m'apprendre à bricoler. Je décline poliment l'invitation prétextant avec conviction qu'il est déjà l'heure de rentrer à la maison. Je le congédie et me dirige d'un pas assuré vers l'arrêt de bus mais quelques instants plus tard, entendant ses apostrophes à plusieurs reprises, je me retourne et constate que l'homme me suit en faisant de grands mouvements de bras pour m'interpeller. Je marque une pause lui permettant de me rejoindre. Et je me vois offrir un nouveau sourire, assorti d'un ticket de bus. J'insiste pour donner quelques pièces de monnaie en l'échange du petit bout de papier jaune, argent qu'il refuse sous prétexte que c'est un honneur pour lui d'inviter une femme française. Je le remercie donc à la française à grands coups de "merci beaucoup" et il me murmure une phrase en bulgare au creux de l'oreille avant de s'éloigner tandis que je monte (ou plutôt, que je me hisse) à bord du vieil autobus. Le mystère de cette dernière réplique reste entier, bien que sa signification globale puisse aisément se deviner.

A la descente de l'automobile, je suis toujours déconnectée du monde réel mais connectée au monde virtuel qui tient tout entier dans ma poche. Le jour décroit, il commence à faire froid et pressée de retrouver la douceur de mon foyer, j'emprunte un itinéraire familier tête baissée faisant claquer mes petits talons carrés sur le pavé. Un obstacle vient perturber cette marche quasi militaire. Un jeune homme me barre le passage de tout son corps et ses mouvements de lèvres m'indiquent qu'il tente d'entrer en communication avec moi. Un poil exaspérée, je retire mes oreillettes avant de lui lancer ma célèbre réplique, phrase qui au lieu de le faire taire et de le chasser ne fait au contraire qu'attiser l'intérêt qu'il me porte. Il me saisit par le bras, observe rapidement mes mains avant d'annoncer fièrement, en anglais, le résultat de son analyse. Non, il ne s'agit pas là d'un tzigane diseur de bonne aventure, bien que l'on puisse dans ce pays croiser des chiromanciennes dans les rues, celui-là ne s'intéresse pas aux lignes de ma paume de main mais plutôt à mes phalanges osseuses. Sa déduction logique est la suivante: je ne porte pas de bague, je suis donc célibataire et bonne à marier. Je tente de me libérer mais il ajoute qu'un anneau sublimerait ma main et me demande à quel doigt je souhaiterais le porter. En guise de réponse, je lui offre mon majeur. Mais ce doigt levé ne suffit pas à le repousser, voilà qu'il s'en trouve amusé. Un vent de panique s'empare de mon être car il se rapproche dangereusement de moi et a le regard du serpent qui tente d’hypnotiser sa proie  en sifflant tout en s'enroulant perfidement autour d'elle. Mais le charme n’opère pas sur moi. Il me réclame un baiser que je lui refuse, puis une simple bise me soutenant que j'en  meure d'envie mais je m'en défends. Cet homme me semble vraiment dérangé; mon air tantôt blasé, tantôt inquiet ne me sont d'aucune utilité et mes ruses successives pour lui échapper ont toutes échouées. Je me vois contrainte de le menacer d'hurler et d'appeler à l'aide. Il accepte alors de me laisser partir à une condition: il me donne une date, un lieu et une heure de rendez-vous et me somme d'une voix solennelle de m'y trouver comme si ma vie (et la sienne) en dépendait. Je cède au chantage et jure en le regardant droit dans les yeux comme il me le demande. Je trépigne comme dans les starting-blocks puis il se résout enfin à me lâcher et son "bon voyage" en guise d'adieux (sans doute la seule expression qu'il connaisse en français) retentit dans les airs comme un coup de revolver annonçant le départ et ma liberté retrouvée. Je cours à toute allure, massant mon maigre poignet meurtri par l'étreinte forcée, mes jambes échappant à mon contrôle, comme pour battre un record de vitesse ou plutôt pour échapper à un tueur fou. Je ne ralentis mon rythme de cavale qu'une fois arrivée dans un endroit fréquenté. Je viens grossir  la foule des passants qui se bousculent sur les trottoirs avant de m'engouffrer dans un trolley bondé. Ce n'est qu'une fois la porte de mon appartement fermée à clé derrière moi que je suis rassurée, essoufflée mais soulagée d'avoir échappé à ce psychopathe. J'ai réellement flippé, ce garçon était "creepy" mais ne dispose d'aucun indice pour me retrouver (il sait seulement que je parle anglais avec un fort accent français) et bien entendu, je ne compte pas honorer la promesse que je lui ai faite, même si je dois avouer qu'il est tentant d'aller espionner, bien planquée et buvant du café comme les policiers dans les séries télé, pour voir s'il se trouvera comme convenu au point de rendez-vous le jour J. 


A la suite de ces deux rencontres étranges et troublantes, je décide que j'ai suffisamment été éprouvée en une seule demi-journée et ayant eu une overdose d'émotions fortes, je vais directement me coucher en adoptant une résolution: en balade, pour éviter d'écouter les salades d'un beau-parleur, se contenter d'écouter son baladeur. Je vais donc, avant de me retrouver pour de bon dans une situation dangereuse, cesser d'accorder de l'importance aux quidams qui m'abordent, rester muette et froide, tracer ma route et me contenter de les ignorer... sauf bien sûr s'il s'agit d'un prince charmant de conte de fées et non d'un désaxé comme j'en croise souvent malheureusement. 

vendredi 2 novembre 2012

B comme Boite aux lettres

Une seule lettre vous manque et...

Les notifications Facebook pleuvent en ce vendredi 2 novembre et me voilà rassurée alors que j'étais sur le point de jurer à grands coups de "Fils de facteur!" 
Mes courriers sont arrivés à destination, en France ou à l'étranger, exactement deux semaines et quatre jours après les avoir postés. C'est que je commençais à douter de l'efficacité du service postal bulgare, m'imaginant que les timbres avaient été décollés de leur enveloppe, volés et revendus par des postiers corrompus; que je n'avais pas suffisamment affranchi (comptez 1 lev pour un timbre zone Europe); que je m'étais trompée de boite dans laquelle les déposer; ou encore que les envois étaient acheminés en calèche à travers l'Europe !

Mais mes proches ont finalement reçus mes lettres rédigées à la hâte sur du papier à lettre publicitaire fourni par l'Organisation Internationale de la Francophonie ou l'Institut Français de Bulgarie. Ces premiers "romans épistolaires", vu la longueur de certains textes, constituaient un test.  D'autres plis suivront les amis. Collectionneuse de cartes postales, je suis déçue devant le peu de choix proposé ici par les papeteries et magasins de souvenirs. Je pense avoir trouvé une alternative aux cartes stéréotypées, il me suffirait de faire développer mes plus belles photos de voyage et d'écrire quelques lignes au dos de ces clichés. Néanmoins, si vous voulez des nouvelles fraîches datées du jour de ponte, le mieux reste de me contacter via les moyens modernes de communication à distance (non Madame-Qui-Se-Reconnaîtra, je ne parle pas là du Minitel! La Bulgarie est un pays avancé en matière de télécommunication et dispose d'une couverture internet ADSL!)

J'ai moi aussi reçu de nombreux mots d'amour et messages d'encouragement de la part de mon fan club habituel (Maman si tu me lis, merci) ou de correspondants plus inhabituels: de parfaits inconnus répartis sur l'ensemble du globe, philatélistes et membres comme moi d'un réseau international d'échange de cartes postales ou encore, une vieille amie qui semble avoir retrouvé sa paire de ciseaux et son porte-plume et avec eux, le plaisir de fabriquer ses propres cartes et enveloppes. Je salue sa créativité et je tiens aussi à féliciter celle qui s'est essayée à l'écriture en cyrillique.



Illustration: "Courrier des lecteurs"
Source: Photo. perso.

Si vous souhaitez m'écrire, je vous communiquerai en privé mon adresse avec plaisir et vos petits mots viendront eux aussi illuminer mes journées. Je collectionne vos images de ma Provence natale qui viennent mettre de la couleur sur mes murs et du soleil dans mon coeur. Il n'est pas obligatoire d'écrire l'adresse en bulgare, la poste sait déchiffrer l'alphabet latin. La présentation est la même qu'en Europe occidentale mais un conseil, n'oubliez pas d'indiquer votre adresse d'expéditeur au cas où votre message ne me serait pas délivré. Ma boite aux lettres, située dans la cage d'escaliers, n'est pas verrouillée, mais je ne vois pas pourquoi un voisin volerait mon courrier (ça m'arrangerait néanmoins qu'il fasse disparaître mes factures à payer!)

Vous souhaitant bonne réception et dans l'attente de vous lire très prochainement, je vous envoie mille et un bons baisers des Balkans.